MARTIN DÉSILETS • MATIÈRE NOIRE
VERNISSAGE JEUDI 29 JANVIER 2026 (18-21H)
EXPOSITION DU 29 JANVIER AU 28 FÉVRIER 2026
Nous sommes heureux de présenter Matière Noire, une série au long cours de l’artiste canadien Martin Désilets. Conçue comme un projet se déployant sur l’ensemble d’une vie, cette œuvre ambitieuse occupe une place centrale dans la pratique de l’artiste et constitue le cœur de l’exposition présentée ici. Les « états » réunis offrent un aperçu à la fois autonome et évolutif d’un travail en devenir, invitant le public à s'engager dans l'œuvre à travers l'intensité tranquille de l'image.
En 2017, Martin Désilets a entrepris Matière Noire, un projet conçu pour se déployer sur la durée d’une vie. Structuré par un protocole simple mais inépuisable, le travail consiste à photographier et à superposer numériquement l’ensemble des œuvres visuelles modernes et contemporaines dans une image unique, progressant par étapes vers le noir absolu. Désilets estime que entre 100 000 et 120 000 œuvres seront nécessaires pour atteindre cet état terminal. À ce jour, environ 40 000 œuvres ont été photographiées, dont 10 000 sont rassemblées dans les « états » présentés dans cette exposition.
À la fois cumulatif et voué à l’effacement, Matière Noire s’inscrit dans un moment historique marqué par la saturation des images et l’érosion de l’attention. Face à la circulation incessante des contenus visuels, Désilets produit des images presque immatérielles, mais densément chargées, qui exigent un ralentissement du regard. Chaque centaine d’œuvres ajoutée engendre un nouvel « état », à la fois œuvre autonome et cristallisation provisoire d’un ensemble en perpétuelle expansion.
La genèse de Matière Noire se situe dans un moment de désorientation à la fois personnelle et perceptive. Lors de ses visites de musées, Désilets a pris conscience d’une situation paradoxale : les œuvres y sont de plus en plus abordées à travers des dispositifs, photographiées plutôt que regardées. Confronté à cette expérience, il a été amené à réévaluer non seulement son rapport à la photographie, mais aussi les raisons mêmes de continuer à faire de l’art et de fréquenter les musées. Plutôt que de se constituer comme une critique de la culture numérique ou de la condition post-photographique, Matière Noire se déploie comme une quête de sens, ancrée dans l’insistance sur la présence physique, la répétition et la durée.
Face à la dématérialisation des images, à l’accélération du temps et à l’influence croissante des systèmes algorithmiques, Désilets a choisi de rencontrer physiquement chaque œuvre. Ses photographies sont réalisées exclusivement dans les musées, transformant l’acte de regarder en un processus cumulatif et matériel. Ces images en haute résolution — impossibles à produire à partir de reproductions ou de sources en ligne — constituent la matière première de Matière Noire, permettant à l’artiste de dissoudre l’opposition entre voir l’art et en produire.
Si le projet s’étend sur plusieurs décennies, ses moyens demeurent volontairement modestes. Matière Noire relève d’une forme d’artisanat numérique plus proche de la peinture que de l’imagerie computationnelle complexe. Il ne requiert ni programmation ni systèmes automatisés, mais repose sur l’usage d’un appareil photographique, de logiciels courants de traitement d’image et sur l’exécution rigoureuse d’un protocole. Au fil des déplacements de l’artiste, les œuvres rencontrées conditionnent à la fois la texture visuelle et la portée conceptuelle du projet. S’il ne sélectionne pas les œuvres à l’avance, il lui revient néanmoins de déterminer si chaque objet relève du champ de l’art visuel moderne ou contemporain — un acte qui met inévitablement en lumière la fragilité des catégories et les limites de toute classification.
Au cœur de Matière Noire se trouve une tentative d’épuisement de l’acte photographique, doublée d’un geste de préservation de l’héritage de la modernité. À cet égard, le projet fait écho aux ambitions de peintres qui ont progressivement réduit la peinture à ses seuils, mus par le désir utopique de créer une œuvre susceptible de contenir toutes les autres — ou d’en marquer l’achèvement. L’horizon de noirceur vers lequel tend Matière Noire ne constitue pas seulement une image de clôture, mais une méditation sur la finitude : celle des images, de l’histoire et de la pratique artistique elle-même.
Martin Désilets a débuté son parcours artistique comme peintre, en s’attachant étroitement à l’héritage de l’abstraction. Bien que sa pratique intègre aujourd’hui des procédés photographiques et d’impression numérique, la tension productive entre peinture et photographie continue de nourrir son travail. Matière Noire s’inscrit dans ce territoire instable, contribuant à une redéfinition — et à une possible expansion — de ces deux champs.
